Vu pendant le PAC21, par Claire Luna
Comment voyager avec un rocher
Comment voyager avec un rocher[^Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, 1997.]
Je l’ai vu Invisible dans les veines alumines de la rivière des Aygalades, les déchets en tout genre et les boues rouges du terril la dévorent. Portés à dos d’humains, de beaux portraits photos d’eau, façon recto, recousent le ciel de leurs agrès. Ils disent aussi l’autre côté. Cette frange que l’on ne voit jamais. Entre ville et forêt. La rivière qui nous ceint, elle saigne, elle est infectée. Par sa manifestation brandissant des images de La mauvaise réputation, Geoffroy Mathieu la sort du lit des oublié.es.
Je l’ai vu Invisible dans cette frontière d’Israël que j’ai sentie, subtile, après avoir pris mon temps, dans le regard de ses gens. Ces jeunes filles, ces rues d’hommes qui habitent de leurs pas Les cabanes que j’arpente et traverse[^Cette scénographie en cabane éclatée me rappelle celle de Buren. Le dispositif d’exposition est inspiré de la soukka (cabane ou hutte en hébreu), un lieu de résidence temporaire construit spécifiquement pour la fête de Souccot, l’une des trois fête de pèlerinage prescrite par la Torah.] pour qu’apparaissent, à force, les différences. Radicales m’a-t-on dit, sociales aussi, entre une Tel Aviv fêtée et sa jumelle géographique tue par les secrets. Bnei Brak l’austère a pourtant les mêmes murs que la capitale libérale. Elles partagent certainement leur lumière. Les photographies de Nina Medioni sont la quête d’un retour à ses origines juives orthodoxes et fantasmées, une identité partagée.
Je l’ai vu Invisible : Barzakh, une autre frontière, une barrière dit-on, celle qui relie le vivant au trépassé. Depuis la commode, j’ai reçu quelques mots susurrés par Olivier dans la machine à laver. Nos voix se font la chambre d’écho des premiers arrivés. Alors qu’elle avait réservé son appartement à Alger, le virus menaçant, Lydia Ourahmane n’a jamais pu s’y installer. Cet espace habité, elle l’a vidé de ses objets et de son mobilier pour les transférer à Marseille. On est invité, oui, à visiter cet appartement exsangue là-bas, méticuleusement reconstitué sur l’un des plateaux de la Friche Belle de Mai. La voyeuse en moi avait trouvé son aire de jeu. On sent ses fréquences, peu à peu, ses histoires sourdre, la vieille crédence ici, le rasoir là. Tout est intact. Les fantômes, entassés, sont assis, allongés, leur vie tapie est animée. Je les regardais, prompte à les embrasser.
Je l’ai vu Invisible, mais sur écrans géants, l’odeur de la terre brûlée et celle des bananeraies. Des ports et des mets. Les aliments portent en eux ce qu’ils perdent et acquièrent dans la traversée. Les cuisiner, c’est unir nos chers, morts ou arts vivants, dans la chair. Emeka Ogboh, après, nous plonge en spirale à l’ivresse sonore des chants traditionnels Igbo. Tout mon corps était devenu un chœur, égrégore avec les autres corps et les 12 parleurs. Amá, un rituel au cœur caressé. D’autres odeurs nous ont tenu le nez, bien plus loin, d’autres murs crieurs parfois étouffés, tout près des herbes de la psychiatrie exilée. En sollicitant l’odorat, Hélène Bellenger invite à redessiner la cuisson des affects et le cru bonheur.
Je l’ai vu Invisible, en un battement de cils, éblouie par le soleil plié : La mauvaise réputation aurait rejoint la rumeur. Celle que l’on appelle la Fille à la Renarde, la répand, avec un haut-parleur, haut perchée sur le tracteur de la ferme du Défend à Rousset. Colporté par le vent, les voix ou le bruit étouffé de poussière, le renard est séché, sa carcasse est presque fossilisée. Certain.es disent qu’il n’a plus d’odeur. Sa peau écartelée. Il n’a peut être jamais autant parlé. Still life. Ces bruits qui trainent sont souvent épais, avec le temps ils s’étalent pour former de longues lignées: « Nous sommes au Défend comme sur Titan », déclame la commissaire Karin Schlageter.
Je l’ai vécu Invisible en voyageant avec un rocher. En ouvrant sa coque, impossible d’accélérer. C’est fragile un rocher. Avec lui, ma peau s’est écaillée. De la calanque, Julien Berthier pourrait nous faire croire qu’il s’est décroché. Simulacre qui repense l’idée de paysage, un morceau détaché, une nature découpée, par l’homme sans cesse réagencée. Artificielle, l’idée de paysage, pure pornographie humaine, un morceau arraché de son corps, isolé au nom de quoi, manipulé par pure obscénité. Exploité. L’exhibition ici répond au camouflage, et rappelle ses préoccupations militaires mais aussi la difficulté de vivre caché.
L’invisible est essentiel pour les yeux.[^In Antoine de St Exupéry, Le petit prince : « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ». Petit hommage inversé à la célèbre phrase de l’écrivain qui a disparu avec son avion au large des calanques marseillaises.]
Claire Luna
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